J’ai l’impression de me retrouver dans les années 2000. Vous vous souvenez? L’année du bogue, du hit Bye Bye Bye de NSYNC et du grand retour de Mario Lemieux!

C’était mes débuts dans le monde de la formation en ligne. Une période faste et pleine d’innovations : l’émergence des LMS, l’amélioration des classes virtuelles, l’apparition des outils auteurs, comme Macromedia Authorware, qui permettait de créer des contenus de plus en plus dynamiques. Les avantages de la formation en ligne s’avéraient nombreux, et beaucoup y ont vu une avenue lucrative. Plusieurs se sont lancés dans le domaine sans véritable expérience en formation, si bien que leurs produits relevaient moins de la science pédagogique que du projet informatique un peu bancal. Et que dire de cette compétition entre les fournisseurs quant à celui qui aurait le plus beau feu d’artifice multimédia dans son portfolio!

De cette période, il a résulté beaucoup de formations douteuses. Des webinaires interminables, où des experts lisaient des centaines de diapositives PowerPoint. Ou bien des formations en ligne surchargées d’informations, où des animations superflues côtoyaient des narrations monotones, le tout dépourvu d’interactivité, d’évaluation et, surtout, d’objectifs pédagogiques. De quoi endormir les apprenants sans grand résultat sur l’apprentissage!

Au boom de popularité a donc succédé la déception, si bien que le doute s’est installé. « La formation en classe est beaucoup plus efficace! pouvait-on penser. Le elearning, c’est plate et désengageant. Ça ne fonctionne pas! » Les mythes sur la formation se sont amplifiés.

En 2009, Will Thalheimer (dont je suis un grand fan) a dénoncé plus de 140 fausses croyances dans son texte : Myths the Business Side Has About Learning: Result of Data Gathering. Parmi ces mythes, quatre sont particulièrement importants.

Mythe 1 : Une seule formation produit des améliorations dans la performance au travail d’une personne.

Qu’est-ce qu’une formation? La question mérite qu’on s’y attarde. Dans leur méta-analyse, Salas et ses coauteurs (2001, 2012) mentionnent qu’une formation efficace n’est pas un événement unique, mais un processus itératif qui se déroule avant, pendant et après l’activité pédagogique principale. La définition qu’ils en donnent est plus qu’intéressante :

« Il s’agit des activités planifiées et systématiques destinées à promouvoir l’acquisition de connaissances (savoirs), d’habiletés (savoir-faire) et d’attitudes (savoir-être). Une formation efficace offre intentionnellement des possibilités pédagogiquement solides d’acquérir les connaissances, habiletés et attitudes ciblées par l’instruction, la démonstration, la pratique et une rétroaction sur la performance (Salas et Cannon-Bowers, 2001). L’objectif de la formation est de créer un changement durable dans les comportements et la cognition d’une personne afin qu’elle possède les compétences nécessaires pour performer dans son travail (Salas et autres, 2012). »

En somme, une formation digne de ce nom n’est pas une présentation, un webinaire ou un vidéo; elle articule plutôt un ensemble de techniques pédagogiques réparties dans le temps pour favoriser un changement durable. Lorsqu’on convertit une formation au format numérique, on doit s’assurer de sa qualité pédagogique, car sa seule diffusion en ligne ne la rendra pas plus performante.

Mythe 2 : De mauvaises conceptions pédagogiques sont de bonnes conceptions pédagogiques.

À l’origine de ce mythe se trouvent une méconnaissance de la conception pédagogique et de mauvais critères pour évaluer la qualité d’une formation. En effet, au tournant des années 2000, on considérait que le nombre d’animations dans une formation et leur dynamisme étaient garants de sa valeur.

Serge Gérin-Lajoie et Cathia Papi ont à cet égard pondu une excellente méthode (Cours à distance : 10 critères pour en évaluer la qualité) pour évaluer un cours en ligne. Personnellement, j’adore leur huitième point : « La formation est le résultat d’un processus rigoureux de design pédagogique. » Et j’ajouterais : basé sur la science.

À titre d’exemple, Nadia Naffi rappelle qu’un webinaire Zoom avec un contenu pertinent ne relève pas de la conception adéquate si aucun traitement pédagogique ne le sous-tend.

Mythe 3 : La présentation d’informations est suffisante dans une conception pédagogique.

En lien avec le mythe précédent, soulignons que la simple présentation d’informations ne permet pas de créer pas des liens durables dans le cerveau de l’apprenant, car la courbe de l’oubli fera son œuvre. Il faut plutôt préconiser des interventions pédagogiques répétées (avant, pendant et après) demandant à l’apprenant de fournir un effort, d’investir de l’énergie. Si l’apprenant ne travaille pas, il n’y aura pas d’apprentissage.

Mythe 4 : La conception pédagogique ne requiert pas de compétences particulières.

Faux! Il s’agit d’un métier méconnu, mais qui nécessite des compétences spécifiques.

L’Association for Talent Development définit la conception pédagogique comme la création de matériel et d’expériences d’apprentissage visant l’acquisition et l’application de connaissances et de compétences. La discipline intègre la détermination des besoins, l’élaboration de processus, le développement de matériel et l’évaluation de son efficacité. Vous trouverez une autre définition intéressante sur le site de l’Association canadienne des concepteurs pédagogiques et conceptrices pédagogiques.

Les bons concepteurs pédagogiques sont une denrée rare. Ils doivent comprendre le contexte organisationnel dans lequel se situe l’apprenant, trouver la meilleure solution pour combler les écarts de performance, faire preuve de créativité, jongler avec plusieurs projets, et ce, avec des budgets limités.

On ne devient pas concepteur pédagogique du jour au lendemain. Vous trouverez d’ailleurs ici un aperçu des compétences nécessaires. Les concepteurs pédagogiques sont des pros! En 2014, j’écrivais (lien vers l’article) que l’efficacité d’une formation en ligne dépend de la qualité de la conception, et le rôle du concepteur pédagogique y est fondamental. Cela est toujours vrai aujourd’hui. Pourtant, j’ai l’impression de me retrouver en l’an 2000. C’est le bogue de l’an 2020 : tout le monde s’improvise concepteur pédagogique ou formateur. Il suffit d’élaborer une présentation PowerPoint, de lancer une réunion Zoom, et hop! le tour est joué. Pendant plusieurs années, nous avons soutenu que l’efficacité de la formation en ligne passait par l’expertise pédagogique. Il faut éviter les erreurs du millénaire dernier. Sur les airs de NSYNC, disons Bye Bye Bye aux vieux mythes dépassés.

En raison des nouvelles subventions en formation, vous serez nombreux à vouloir convertir vos formations au numérique. Mon conseil : tournez-vous vers des entreprises ayant plus de cinq ans d’expérience, aux méthodes agiles, et qui ont une solide équipe de conception pédagogique, preuve à l’appui! Si d’entrée de jeu on vous parle de Rise ou de capsules vidéo sans avoir analysé vos besoins, posez-vous des questions! De mon côté, je vous conseille fortement les entreprises suivantes, qui œuvrent dans le domaine depuis des années (sans ordre précis) :

 

Jean-Philippe Bradette, CTDP, CRHA

Cofondateur et président

[email protected]

 

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Gérin-Lajoie, S. et C. Papi. (2020). « Cours à distance : 10 critères pour en évaluer la qualité », Manuscrit non publié, Université TÉLUQ, Département d’éducation.

Salas, E. et J. A. Cannon-Bowers. (2001). « The science of training: A decade of progress », Annual Review of Psychology, 52, p. 471-499.

Salas, E., Tannenbaum, S., Kraiger, K. et K. Smith-Jentsch. (2012). « The Science of Training and Development in Organizations: What Matters in Practice », Psychological Science in the Public Interest, 13, p. 74-101. 10.2307/23484697.